
Les espadrilles.
Camille et moi on en avait une paire toutes les deux. Moi rouges et elle bleues. C’était notre grand-mère qui nous les avait achetées à Saint-Cyprien, sur la place du marché de cette ville où nous passions tous nos étés. Le soir, il y avait des sardanes sur la grande place du village. Alors, nous y allions très souvent pour regarder, avec admiration, curiosité et enthousiasme ces ballets colorés et rythmés. Les femmes étaient toutes belles, synchronisées. Je regardais leurs mouvements souples et légers, heureux. La foule avait l’air heureuse. Les enfants sautaient un peu partout, ou léchaient une glace, hypnotisés par le spectacle. Les pieds des danseuses étaient si précis. Parfois nous nous levions et nous rentrions dans la danse. On essayait d’imiter les pas et on laissait la musique nous emporter. On riait. Mon grand-père faisait l’idiot et on chantait à tue-tête. J’aimais beaucoup ce moment, qui semblait un peu interdit et inédit. C’était la nuit mais nous étions dehors, avec plein d’autres gens. J’aimais voir les volants de ma jupe tourner, et mes pieds d’espadrilles danser sans réfléchir. On aurait dit qu’il n’y avait plus de limite, plus de règle, et que tout était permis.
Je me souviens que ma relation aux chaussures avait toujours été compliquée. Déjà, je ne voyais pas trop à quoi ça servait, même si je concevais que ça me protégeait le pied, mais enfin j’étais beaucoup mieux pied-nu. Et puis je vivais dans un monde quasiment sans chaussure, c’est-à-dire que je ne voyais pas les chaussures des autres, je n’y pensais pas et donc acheter de nouvelles chaussures était pour moi autant insignifiant qu’acheter des chaussettes. Régulièrement, malgré tout, maman nous emmenait à la halle aux chaussures, car apparemment il y avait un grand besoin de nouvelle chaussure pour moi : mon pied avait à nouveau grandi. Je redoutais ce moment avec appréhension car je savais à l’avance ce qu’il signifiait. Tout d’abord, on montait dans la twingo verte pour aller vers le magasin et se garer sur un parking, en bordure d’une route qui faisait beaucoup de bruit, avec plein de voitures qui roulaient très vite. Ensuite on arrivait au magasin. Il y avait une odeur de chaussures neuves, de cuir, de plastique ; de la chaleur qui semblait artificielle, et qui piquait ma peau ; de la musique forte et des parfums de dames, des vendeuses. Camille avait l’air contente, elle courrait partout et elle trouvait rapidement beaucoup de chaussures qui lui plaisaient. Maman aussi, semblait être attirée par beaucoup de modèles. Elles les essayaient et moi je les suivais, silencieuse. A un moment donné, elles avaient choisi et alors c’était à mon tour. J’étais un peu perdue, il y avait tant de choix, tant de couleurs. Je préférais laisser maman choisir et sélectionner quelques paires. « Et celles-là, t’aime bien ? » Je disais « non », ou « je ne sais pas ». C’était comme si je ne trouvais jamais de chaussures à mon goût. Venait ensuite le moment que je redoutais le plus : l’essayage. J’enfilais la paire, parfois avec l’aide d’un chausse-pied ; et venait la question : est-ce que tu te sens bien dans la chaussure ? Je ne savais pas. Je ne comprenais pas ce que cela signifiait : être bien dans une chaussure. Je me disais « je n’ai pas trop mal », ou alors « ça me serre un peu », mais était-ce normal ? Est-ce que les chaussures ne sont pas censées serrer par moment ? Comment savoir ? J’avais l’impression qu’il y avait quelque chose en moi qui n’arrivait pas à accéder à cette « connaissance » intuitive que semblaient posséder les autres. Je m’interrogeais : leur avait-on expliqué : une bonne chaussure, voilà ce que ça veut dire. Comment le savaient-ils ?
Ma mère finissait au bon d’un moment par perdre patience et dire que c’était toujours un cauchemar de m’acheter des chaussures, que c’était quand même pas bien compliqué.
Je restais interdite, honteuse d’avoir ce sentiment de ne pas être facile et normale comme tout le monde. Je finissais par dire oui, sans savoir vraiment si j’avais fait le bon choix ; et sachant que dans quelques mois, le rituel recommencerait.
Ce sont des bottes dorées, grandes et pleines de paillettes. Honnêtement, je ne sais pas si j’oserais, mais ce sont celles qui sont sur ce collage que j’ai fait, il y a maintenant quelques années, et qui trônent autour d’images de papillons, de plumes, d’enfants et de pinceaux.
J’ai une admiration et une fascination pour les bottes depuis l’adolescence.
Cela remonte à mon professeur d’histoire/géo en quatrième. Elle était belle. C’était une femme brune, aux cheveux courts avec une frange, de grandes boucles d’oreilles en anneaux et des bottes noires. (cléopatra). Elle était vive et intelligente. Plus tard, lorsque je lisais le roman de Lucia Exterbarria, Amour, Prozac et autres curiosités, qui traçait la vie mouvementée et sentimentale d’une femme madrilène, c’est elle que j’imaginais en cette héroïne.
A chaque cours, elle avait ses bottes. Elle s’asseyait souvent sur le rebord du bureau et nous disait d’avoir un esprit critique sur ce qu’on voyait à la télé ou sur internet. Que tout n’était pas toujours la vérité et que des montages étaient possibles. J’avais l’impression qu’elle savait. Quoi, je ne sais pas. Mais qu’elle vivait réellement. Qu’elle n’avait pas peur et qu’elle avait du caractère. J’admirais sa liberté, sa féminité, son intelligence. Je travaillais davantage pour lui plaire, et être à la hauteur. C’est cette année-là que j’ai décidé que ce serait comme ça pour moi, la féminité pleine, l’assurance. Que je serais une femme belle et séduisante, de caractère : avec des bottes.
Étrangement, je n’ai toujours pas acheté de bottes. A chaque fois que je souhaitais en acheter, j’essayais et puis… je n’aimais pas, ou bien mon mollet ne rentrait pas. Je voyais ces belles bottes, mais je n’osais pas. J’avais des petites bottines, oui. C’est mignon. Mais enfin des bottes, c’est autre chose, ça en jette, on ne peut pas passer à côté. Ça veut dire, je suis là que tu le veuilles ou non. Je suis là et je m’assume. Je peux partir à l’aventure, avancer, marcher vers la vie.
Alors ces bottes dorées sont présentes dans mon esprit. J’y pense régulièrement, et je me sens de plus en plus proche du moment où je vais les acheter. J’en ai essayé quelques-unes… Malgré tout, je crois que j’ai un peu peur, car une fois qu’on se met en marche, on est lancé et plus rien ne peut nous arrêter.