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Mémoires de sable

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Elle n’aime pas le sable. Tous les autres petits enfants ont l’air d’aimer. Ils sautent dedans à pied joint, certains le mangent même. Tout semble si simple. Une pelle, un sceau, quelques râteaux. Des cris de joie, des petites disputes. « Prends pas mon râteau ! ». Elle regarde ses compagnons, comme absente à la scène, telle une petite souris, qui souhaite se faire toute mince, sans bruit. Elle s’assoit sur le rebord du bac. Va-t-elle y aller, enlever ses souliers, ses chaussettes. Retirer ses petits pieds de ce confort douillet pour aller les enfoncer dans le sable froid. Pour se mêler aux autres. Pour s’aventurer elle aussi, à faire des pâtés. Il fait beau pourtant, le soleil brille sur sa peau ; il brille aussi sur les fleurs, les roses et leur tige verte. Elle regarde ce carré, où elle est censée s’amuser. Un papillon vole tout prêt de son nez. Il est rouge avec des rayures noires. Viens Charlotte ! Viens jouer avec nous disent les autres enfants. Elle scrute l’espace. Où pourrait-elle se faufiler, se glisser doucement. Et puis, à un moment, prise par la joie des autres, par leur rire et leurs histoires, elle oublie le sable. Elle l’oublie et oublie le temps. En quelques pas, tout cela n’existe plus. Les petits pieds raffolent finalement des petits grains dorés qui les massent et les enveloppent avec douceur. Toute la scène, les alentours, le paysage n’existe plus. Il n’y a que la main qui fouille profond, le sceau qui se remplit, se retourne, tombe. Quel château va-t-elle inventer ? Quelle princesse sera délivrée ? Le goûter peut attendre. La voilà qui s’est envolée. Elle rêve de mille baisers. Ses camarades de bac l’accueillent sans complainte. Vlan, une boule de sable à la figure. Et si elle faisait la roue. Elle en a maintenant plein la figure! Par moments, elle revient à elle, ou à quelqu’un d’autre qui sait ; et elle se fige. La peur la prend et le sable la colle. Elle se sent comme prisonnière, sale, amère. Elle regarde stressée, en direction de la maison. Tout semble calme et silencieux. Le temps de s’être questionnée, elle en a perdu le fil des histoires. La voilà qui revient, pensive, gauche et spectatrice. Pourquoi ne rie-t-elle pas elle ? Pourquoi ne fait-elle pas rire ? Elle n’a pas autant d’idées, elle. 

D’un coup, elle est fatiguée. 

Il est temps de rentrer. 

S’asseillant sur le rebord du bac, elle soulève ses petits pieds. Elle peut sentir le sable, coincé entre ses doigts de pieds. Son corps est comme tendu et un arrière-goût amer se répend dans le fond de sa gorge. Alors elle prend ses petits doigts de pied, un à un, et retient minutieusement chaque grain de sable, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus un. Malgré tout, elle sent comme un frisson, un grincement de dent comme lorsque l’on casse une craie sur le tableau. Les chaussettes remises, mais ce n’est plus pareils. Ce n’est plus douillet. C’est comme se coucher dans un lit mouillé. 

Elle remet ses chaussures, ses lacets, se lève et repart à l’intérieur.

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