
Le Sommeil
J’ai toujours eu un peu peur de m’endormir. La nuit noire enveloppe le monde et seules les étoiles scintillantes peignent un reflet argenté sur ce fond bleu foncé. Je les vois de mon lit, à travers la lucarne. Je préfère ne pas baisser le store. Leur lumière me rassure. Ainsi que celle de la lune. Parfois même, je me relève ; j’ouvre le velux à moitié, afin de pouvoir y passer ma tête. Me voilà debout, en pyjama rose avec des rayures blanches, les pieds nus sur la couette blanche, et les cheveux blonds au vent nocturne. D’un coup, je n’appartiens plus au monde des humains. J’ai le regard posé sur les tuiles du toit, les fils électriques, un arbre au loin. Et puis on entend le train, qui file ; le vent frais caresse mon visage ; mes mains, qui s’agrippent au rebord de la fenêtre commencent à se raidir de froid, mes pieds aussi, je les frotte l’un contre l’autre ; et pourtant, je ne souhaite pas redescendre et me coucher. Le monde dort et je suis (r)éveillée. Tout me semble paisible et silencieux. J’ai l’impression que le vent me parle et me réconforte. Malgré le froid apparent, il déploie une chaleur au fond de mon cœur. Les yeux rivés vers les étoiles, je me questionne. Qui suis-je Où vais-je ? Oui c’est vrai, je me questionne un peu ; mais pas tant que ça. En fait, je deviens une fleur, un arbre, une plante ; une partie du décor. Je me sens intégrée à la maison, au toit, à la lune. Je suis à ma place.
Tous les mardis midi, Camille et moi, on allait manger chez coco et mona, nos grands-parents. Il y avait un rituel tout bien trouvé. Si bien mené et répété qu’il me rassurait. Je savais à quoi m’attendre. Coco venait nous chercher en voiture à l’école. On le retrouvait en haut de l’allée, avec Camille. Il devait poser sa voiture sur la petite place, avec des clignotants et il fallait qu’on se retrouve pour qu’il puisse nous emmener. Il n’y avait jamais eu trop de problèmes, et pourtant, à chaque fois, un petit stress montait : et s’il n’était pas là ; si on se loupait.
Dans la voiture, ça sentait l’eucalyptus et le bonbon au miel, qu’il nous proposait toujours. En arrivant à l’appartement, au 17 rue de la marne, on mettait la voiture au garage, en appuyant sur le bip. Puis on sonnait à l’interphone. « Oui ? » Mona répondait. « Je vous ouvre ». La table était mise. La cuisine en ébullition, la télé allumée, en fond. Alors on mangeait l’entrée, le plat, la salade, le fromage ; en regardant la télé. On parlait un peu mais pas trop. Enfin je ne me rappelle pas parler. Je mangeais. Je suivais le pas. Et alors, mon moment préféré arrivait. Mona avait remarqué qu’après déjeuner j’étais un peu fatiguée. A chaque fois, elle me disait : « Va sur le canapé Charlotte, va te reposer, je vais t’éplucher une petite poire ». J’attendais qu’elle me donne la permission, et alors je m’y installais. Un moment de répit dans la journée. Un moment où j’étais autorisée à être moi-même. A ne rien faire. A ne rien dire. A juste me reposer tranquillement. Le dos sur le coussin, les jambes allongées. Je me sentais en sécurité. Je me sentais aimée. Parfois je fermais les yeux et je m’assoupissais – un peu – mais jamais vraiment. J’avais trop peur d’arriver en retard à l’école. Je mangeais la poire, qui m’étais donnée, coupée et épluchée, dans un torchon blanc.
J’ai toujours trouvé refuge dans le sommeil. Je suis une grande dormeuse ; et même bébé, je faisais de longues nuits, très tôt. En fait, même quand j’étais réveillée, on aurait dit que je dormais tout debout. « Tu rêves Charlotte ? ». « T’es dans la lune ? ». Je donnais ce sentiment aux autres, d’être endormie, molle, comme absente. L’étais-je ? Je ne pense pas. J’observais. Je somnolais, oui , mais comme un chat ronronne et semble endormi et pourtant lève un œil très rapidement, au moindre bruit. Je préférais dormir que de ressentir. Ressentir le volcan bouillonnant au fond de moi. Le sentiment d’injustice et de précipice, qui se creusait toujours plus loin, toujours plus profond. J’étais endormie aux autres et à moi-même. Comme un bouton switch-off, une guirlande de noël qui ne clignote pus et qu’on éteint, qu’on range dans une grande boîte blanche, dans un placard marron et vieux de la cave, humide. Des fois la guirlande s’allumait à nouveau. Elle avait beau être dans ce placard miteux, elle faisait sa propre fête. Toutes les couleurs dansaient et chantaient. Personne ne s’en doutait mais elle se regorgeait de joie et d’amour. Alors je me réveillais – je jouais, je sautai, je dansais, je parlais, j’écrivais, je lisais, j’apprenais. J’abandonnais le rôle de petite souris qui s’oublie et se tait.
J’étais partie en classe verte à Saint Amand Montrond avec la classe. On avait préparé mes affaires. Maman avait mis des petites étiquettes blanches sur tous mes habits, même mes chaussettes, avec écrit dessus mon nom ; et collé au fer à repassé. Elle avait fait l’inventaire et rempli la fiche qu’on devait rendre à la maitresse. Dans « Autres choses à signaler », elle avait mis : pipi au lit ; ou quelque chose comme ça.
Elle ne m’avait jamais disputé pour ça, ou fait me sentir mal, mais on savait tous bien que c’était un peu bizarre à mon âge.
J’étais contente de partir mais j’étais un peu angoissée. Dans la chambre, on était trois : Moi, Valentine et Alysson. Elles étaient gentilles mais j’avais peur.
Un matin, je me suis réveillée et c’était arrivé.
Je reconnaissais la chaleur associée, l’odeur et le sentiment d’inconfort. Je n’osais pas bouger. J’étais pétrifiée. Les filles n’avaient pas l’air de savoir. J’ai attendu longtemps avant de pouvoir me lever. J’ai vite traversé le couloir, du lit à la salle de bain, en prenant soin de refermer le drap et la couverture. Toute la journée j’y ai pensé. Je n’osais pas en parler. Je ne savais pas quoi faire.
Le soir, je n’avais toujours rien dit. Je me suis même recouchée dans le même lit.
Ce n’est que le lendemain que j’ai réussi à aller voir la maitresse et à lui dire : j’ai fait pipi au lit. Elle n’a rien dit, juste « d’accord », et ils ont pu changer mes draps sans que personne ne le sache. J’ai soudainement senti une pression en moi tomber, se relâcher. Je vais peut-être pouvoir aller jouer.
Longtemps, je me couchée de bonne heure. Dix heures et demi, tout au plus, la lumière devait s’éteindre. Un rituel bien placé ; Vers dix-neuf heure trente, le diner ; puis à vingt heures les actualités. Vingt-heure quarante-cinq, cinquante, je montais dans ma chambre. Un passage par la salle de bain pour me laver les dents. Puis diverses activités : terminer un livre, rêvasser, écrire, travailler, appeler une copine. Mais vers vingt-deux heures quinze, j’arrêtais tout pour me glisser sous mes draps. J’éteignais la grande lampe, pour allumer la petite, de la table de nuit ; plus intimiste et douce. Alors je bouquinais un peu et puis j’éteignais. Il me fallait en général environ 20 à 30 minutes pour m’endormir. Si bien que le lendemain matin, j’avais dormi mon compte pour me lever tôt et commencer la journée.
Aujourd’hui je n’ai plus de rythme. Je n’ai même plus de journée. Il m’arrive de ne pas pouvoir trouver le sommeil avant 5- 6heures du matin. Parfois car les pensées tournent. Mais parfois, c’est même par excitation et euphorie. Milles idées me viennent, je les note un peu partout ; sur mon téléphone, sur une feuille qui traine, dans un carnet. J’essaie d’être organisée, mais c’est comme si un bazar désorganisé préférait prendre le dessus et faire valser toute rigidité. Parfois je vais même sur mon balcon – quelques secondes seulement.
Je retourne dans mon lit, je me dis que je devrais dormir pour me lever tôt.
A quelle heure ouvre la boulangerie ? Je commence à avoir faim, et j’aimerais bien m’y faufiler, y manger un croissant, trempé dans un café crème, dans le petit fauteuil qu’ils ont près de la fausse cheminée. J’aime bien y aller, et voir les gens passer, venir acheter leur pain, leur café. Souvent je m’y trouve avec ce vieux monsieur qui a une canne. Alors je ris. J’ai la même activité que lui. Malheureusement, comme elle n’ouvre qu’à 7h, je finis par tomber de sommeil, sur les coups de 6h et demi ; malgré l’excitation initiale de la vie, le sommeil gagne toujours.
Alors je me réveille tard. Plus l’heure du petit déjeuner. Le temps que je me prépare et que je commence ma journée, il ne reste plus que quelques heures de Soleil. L’impression de courir après la vie, qu’elle m’échappe comme si elle s’amusait avec moi. D’ailleurs c’est assez comique finalement. Je vis à l’envers. Je dors tout debout et je vis en pyjama. Je suis comme un savant fou sorti d’un asile qui gigote dans tous les sens et cherche la sortie de secours ; ne comprenant pas qu’il s’est déjà évadé. La porte de prison a déjà été franchie et fermée derrière lui. En fait, il est libre et heureux. Le neurone de la reconnaissance est juste un peu lent, il a fait un détour par le Pérou et a une allure de petite Tchou Tchou de train éléctrique d’enfant. Alors, il attend gaiement qu’il arrive à destination et qu’il puisse enfin passer la dernière barrière pour faire péter le feu de la joie.