
Il s’appelait Bruno, mais on l’appelait plutôt le gars Bruno. Comme la Gisèle et le Gilbert qui étaient les voisins de trottoir viticulteurs, et qui nous invitaient toujours à boire un ptit canon, à n’importe quelle heure de la journée ; et à n’importe quel âge aussi.
Le Bruno, on le voyait pas souvent. Peut-être une ou deux fois dans toutes les vacances.
La maison était rustique et un peu rêche, surtout là-haut. Il fallait passer par les escaliers qui craquaient et respirer la poussière, et les graines rouges de la mort au rat, dans le basfond de l’escalier.
Les chambres étaient à l’étage et donnaient sur le jardin de devant. Au milieu et en périphérie de toutes les chambres, un grand atelier avec une grande table, pleine de marteaux, de vis, de clous, de scie ; pèle mêle, prêt à enfoncer ou scier quelque matériel que ce soit. Derrière un petit balcon sans barrière surplombait le champ de derrière. On y allait souvent, malgré le danger. (Un soir j’y ai suivi mon père qui avait l’air perturbé).
Dans le champ il y avait des balançoires et puis une vieille charrue, du moins c’est ce que j’imaginais. Elle était toute rouillée et on aurait pu s’y piquer.
Au fond du champ une forêt, où on allait des fois ramasser le bois pour faire du feu dans la cheminée ; ou pour aller ramasser les champignons. Le bois était humide et sombre, et vraiment je ne voyais pas quel chemin était tout tracé. Des ronces, des branches se faufilaient de partout. On en revenait souvent égratigné.
Le Bruno était chasseur. Et il était aussi ivrogne. Du moins c’est ce qu’il semblait. Il avait le regard tout rouge. Toujours. Et ça faisait rire les parents. Il faisait toujours des blagues de grands qui faisaient rougir mes parents.
Un soir, on a été invité chez Bruno. Dans son jardin. Pour diner. Sur la table un énorme sanglier. Dans les toilettes, des revues et des photos porno, partout, sur tous les murs. Devant. A droite. A gauche. Derrière.
Le vin coulait à flot. Il abreuvait le peuple. Les conversations se faisaient de plus en plus fortes, chaudes et impudiques. Le Bruno n’avait peur de rien et avait le cœur sur la main. L’invité serait repu de substances solides, liquides et gazeuses.
Ses yeux rougis n’étaient plus très clairs. Ses paroles devenaient décolorées. Sa bouche s’abreuvait de sang et de sexe. Les adultes s’empiffraient et le trouvaient drôle. Incongru. Il tuait la bête sans merci et rugissait comme un fauve, sans rondeur, sans chaleur, un loup affamé, carnassier et sans pudeur.