Doux Printemps (2020)

C’est un cycle de printemps. Il arrive tous les ans, à chaque fois c’est pareil. C’est le même jour ou presque. Le 19, le 20 ou le 21 mars. C’est le printemps partout sur le haut de la planète. Dans la partie basse, c’est l’automne. Mais là où je suis, c’est le printemps. Là où je suis, les bourgeons renaissent, les fleurs sentent bons, les oiseaux chantent et le soleil reste plus longtemps. Là où je vis, le vent se lève parfois, mais pour vous apporter au nez des odeurs délicieuses, de vie étincelante, d’infinie tendresse, d’orage poétique et crépusculeux, d’horizon dégagé, de nuages nacrés, de rayons infinis sur la peau qui s’était raidie. Parce qu’il avait fait froid. Notre peau s’était craquelée. On avait dû restés, las, le corps lourd et arrondi, blotti dans un pull ou sous une couverture. On avait dû regarder le dehors du dedans, à travers la fenêtre, pleine de buée parfois. Les goutelettes ruissellaient. Les parapluies dans la rue se retournaient. Les chaussettes nous réchauffaient toujours le bout des pieds. Mais l’âme s’enrhumait. Elle attendait son tour. Elle comptait les jours où elle pourrait à nouveau rire de légèreté insouciante. Alors, à peine mars arrivait, elle commençait sa ronde. Le compte à rebours. Elle savait qu’elle pourrait bientôt flâner dans les rues sans manteau, ou avec une petite veste tout au plus. Elle serait plus légère, plus libre. Elle parlerait aux oiseaux, elle saluerait les passants avec un sourire jovial et enchanteur, elle sautillerait à pied joint comme on joue à la marelle. Elle pourrait s’assoir dans un parc, et laisser le soleil lui faire une douce caresse. Elle respirerait. Respirer. Le printemps est fait pour respirer. Je respire chaque année au printemps, comme le premier souffle que j’ai eu, le jour de ma naissance, le 26 avril 1988 : en plein dans la saison. J’attends patiemment ce moment, pour prendre l’air et me régénérer. Renaitre. Et pourtant cette année, le cycle est perturbé. Le ciel est bien bleu. Le soleil éclatant. Les oiseaux piaillent, et les fleurs sont là. Mais personne ne peut les sentir. Personne n’a le droit de rester pantois devant une belle jonquille ; ou de s’arrêter pique-niquer au parc. Les passant sont réduits, la tête basse, les mains dans les poches, la mine grise. Il y a beaucoup de monde chez soi. Et peu dans la rue. Tout devient gris. Les hopitaux crèvent de vie, de bouillonnement, et de morts. On les compte tous les jours à la télévision. C’est un raz de marée qu’on ne sait endiguer. C’est un ouragan dont on ne sait pas si les vents vont se réchauffer ou se refroidir. Il n’a pas de nom, il est invisible. C’est un ennemi commun qui nous enlève notre printemps. Il parait même que quand on l’attrape, on ne peut plus sentir. On a du mal à respirer. C’est l’antithèse du printemps, qui nous coupe l’herbe sous le pied et vient nous anéantir de peur et d’anxiété.
Doux printemps, es-tu là ? Oui, je suis là. Doux printemps, nous attendras-tu pour que l’on puisse s’avachir dans ton herbe fraiche lorsque cela sera à nouveau permis ? Doux printemps, nous t’avons pris pour acquis, chaque année. Tu étais toujours là. Tu es toujours là, mais est-ce que ta présence est bien réelle, lorsqu’on nous interdit de te goûter, de te toucher, de te sentir, de te voir, de t’habiter ? Doux printemps, nous sommes si bêtes de t’avoir peu regardé. Nous sommes passés à côté, trop préoccupés par peu de choses. Nous avons loupé la magie de ta beauté rafraichie. Doux printemps, peut-on tout de même t’embrasser ? Peux-tu nous laisser entrevoir ta beauté du dedans ? Peux-tu soulever la vie des humains, comme tu soulèves la vie des fleurs ? Nous sommes plus lourds qu’un joli coquelicot, mais dans le fond, nous sommes tout aussi beaux, tu ne crois pas ? Dis, doux printemps, ne fais pas la tête. Nous on a bien compris maintenant, on veut t’aimer encore plus et être plus intelligents. On te laissera respirer. On te donnera à manger. Dis doux printemps, fais-moi encore un peu rêver.


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